Ubuntu : pratique managériale ou idéal moral ?

La réponse en 30 secondes

Ubuntu offre un cadre moral puissant pour penser l’interdépendance, la dignité et la responsabilité collective. Mais il ne constitue pas, à lui seul, une preuve sur le fonctionnement des organisations africaines. La recherche doit distinguer la philosophie, les discours qui s’en réclament et les pratiques effectivement observées.

Pourquoi Ubuntu occupe-t-il une telle place ?

Ubuntu est souvent résumé par l’idée : « Je suis parce que nous sommes ». Cette formule exprime une conception relationnelle de la personne. L’individu ne se construit pas indépendamment des autres. Sa dignité et son identité émergent de ses relations.

Appliqué au management, Ubuntu semble répondre à plusieurs préoccupations contemporaines : coopération, inclusion, leadership serviteur, responsabilité envers les parties prenantes et recherche du bien commun.

Il offre également une alternative à une vision individualiste de l’entreprise. Il rappelle que la performance dépend de relations, de communautés et de ressources collectives.

Une philosophie avant d’être un outil

Ubuntu n’est pas initialement une méthode de management. C’est une conception philosophique et morale. La transformer en liste de comportements comporte un risque de simplification.

Une formation peut traduire Ubuntu par l’écoute, la compassion ou la décision collective. Mais ces pratiques ne suffisent pas à épuiser la richesse du concept.

À l’inverse, utiliser le mot Ubuntu dans une charte ne garantit pas que l’organisation respecte la dignité, partage le pouvoir ou protège les personnes vulnérables.

De l’idéal à la réalité

Les analyses critiques d’Ubuntu mettent en évidence plusieurs tensions :

  • solidarité et recherche de réussite individuelle ;
  • inclusion du groupe et exclusion de ceux qui n’en font pas partie ;
  • réciprocité et obligations devenues contraignantes ;
  • harmonie et difficulté à exprimer le désaccord ;
  • responsabilité collective et dilution de la responsabilité individuelle.

Ces tensions ne réfutent pas Ubuntu. Elles rappellent qu’un idéal moral doit être étudié à travers ses conditions d’application.

Qui appartient au « nous » ?

La formule « nous sommes » soulève une question : qui est inclus dans ce nous ? L’équipe ? L’entreprise ? La famille ? La communauté locale ? Les actionnaires ? Les générations futures ?

Une organisation peut manifester une forte solidarité interne tout en négligeant ses fournisseurs. Une équipe peut protéger ses membres et exclure les nouveaux arrivants. Un dirigeant peut privilégier son réseau au nom de la loyauté.

L’inclusion ne doit donc pas être seulement affirmée. Elle doit être observée dans la répartition des ressources, l’accès à la parole et le traitement des personnes situées en périphérie du groupe.

Ubuntu et pouvoir

Les discours sur Ubuntu mettent souvent l’accent sur l’harmonie. Or, toute organisation comporte des rapports de pouvoir. Certains acteurs décident, évaluent, recrutent et distribuent les ressources.

Une lecture rigoureuse doit examiner si Ubuntu transforme réellement ces rapports ou les rend simplement moins visibles.

Le consensus peut résulter d’une délibération authentique. Il peut aussi provenir de l’autocensure. La proximité du dirigeant peut faciliter la parole. Elle peut également rendre la contradiction plus risquée.

Comment observer Ubuntu dans une organisation ?

Pour passer de l’idéal à l’enquête, plusieurs comportements peuvent être étudiés :

  • les collaborateurs peuvent-ils contester une décision sans subir de sanction ?
  • les ressources sont-elles distribuées selon des critères explicites ?
  • les personnes extérieures au réseau dominant sont-elles intégrées ?
  • les erreurs donnent-elles lieu à un apprentissage ou à une recherche de coupable ?
  • les décisions prennent-elles en compte les parties prenantes vulnérables ?
  • le collectif soutient-il l’autonomie ou renforce-t-il la conformité ?

Ces questions évitent de conclure à la présence d’Ubuntu à partir d’un simple discours sur la communauté.

Les autres traditions à considérer

Réduire les pensées africaines à Ubuntu serait également excessif. Ujamaa met l’accent sur la famille élargie et la responsabilité partagée. Harambee insiste sur la mobilisation collective autour d’un objectif. La palabre éclaire les processus de délibération et de médiation.

Ces traditions proviennent de contextes différents. Elles ne doivent pas être fondues dans une supposée philosophie africaine unique.

Ce que l’OPMA peut et ne peut pas dire

Les résultats OPMA montrent des niveaux relativement élevés sur la confiance, l’écoute et le sens du collectif. Cette proximité avec certaines valeurs d’Ubuntu est intéressante.

Elle ne constitue toutefois pas une preuve. Les items OPMA ne mesurent pas explicitement l’appartenance communautaire, la réciprocité, l’inclusion des périphéries ou la distribution du pouvoir.

De plus, la faiblesse du feedback ascendant invite à la prudence. Une relation chaleureuse peut coexister avec une faible capacité à contester le manager.

Une organisation peut être relationnelle sans être réciproque, collective sans être inclusive et harmonieuse sans être ouverte au désaccord.

Une hypothèse de recherche féconde

Ubuntu ne devrait être ni célébré sans preuve ni rejeté comme simple folklore. Il peut devenir une hypothèse de recherche permettant d’examiner comment les organisations articulent interdépendance, dignité, autorité et responsabilité.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir si les managers utilisent le mot Ubuntu. Il est de déterminer si leurs décisions et leurs systèmes donnent une réalité à ses principes.

Pour poursuivre la réflexion

Références principales

  • Nyamnjoh, F. B. — Ubuntuism and Africa: Actualised, Misappropriated, Endangered, and Reappraised.
  • Metz, T. — Ubuntu as a Moral Theory and Human Rights in South Africa.
  • Jackson, T. — Reconstructing the Indigenous in African Management Research.
  • Travaux réunis dans Le management africain : des fondements culturels aux expressions managériales.